Association France Palestine Solidarité 04

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Soirée organisée dans le cadre
de
la journée de la terre

Dimanche 2 Avril au Théâtre Jean Le Bleu

Projections débats avec : Ula Tabari : comédienne et réalisatrice,Palestinienne d’Israel

15h « Enquête personnelle » de Ula Tabari.
Israël/France/Allemagne, 90’ VOSTF

"Tous les enfants palestiniens en Israël hissent le drapeau israélien et chantent en arabe à la gloire d’Israël. Chaque année nous faisons la fête : nous préparons des spectacles de danse, des pièces de théâtre et des chansons ! Des décorations et des drapeaux partout... et personne ne disait rien. Mais le jour suivant, le jour officiel de l’Indépendance, quand toutes les familles et les amis étaient censés aller pique-niquer quelque part ou aller à la plage, mon père était toujours malade et nous ne quittions jamais la maison."

Comment vivre en tant que Palestinien dans un Etat juif israélien, en détenant la carte d’identité israélienne, tout en portant l’histoire, l’appartenance et les rêves palestiniens ?

Auteur : Ula Tabari, chef opérateur : Pascale Granel, ingénieurs du son : Graciela Barrault & Jean-Louis Garnier, chef monteur : Christina Hadjizachariou

Entretien avec Ula Tabari

Jura Gentium “Enquête personelle” est d’abord un film sur ta vie, ton monde, tes lieux. Mais il est en même temps un film politique et militant. Comment es-tu arrivé à ce projet et pourquoi as-tu décidé d’aborder ce sujet à travers une ‘enquête’?

Ula Tabari – J’ai utilisé le mot ‘militant’ dans le sens du cliché. S’il peut y avoir des ambiguïtés, alors je veux dire d’une façon très claire qu’il s’agit bien d’un film sur la Palestine. Je veux éclairer ce sujet autant que possible. Et je veux, j’espère et j’ai envie que les gens réagissent. Réagir dans le sens de réfléchir, de faire quelque chose. Moi je ne vends pas des sentiments. Même si je parle d’injustice, je ne veux pas parler de victimisation, parce que c’est seulement quand on commence à comprendre notre position en tant que victimes, que l’on commence à sortir de la ‘victimisation’. Nous n’avons même pas le droit moral d’utiliser le mot ‘victime’. Et c’est ça le côté militant que je suggère. Même si les gens parlent de ce film comme d’un film politique, pour moi c’est aussi un film intime. Tout le monde parle de la Palestine, dans les journaux et à la télé, mais il y a aussi les histoires personnelles. Quand on parle de la Palestine, c’est aussi de mon histoire que tout le monde parle, de l’histoire de ma vie intime à moi ! Par exemple, je vais dans un bar prendre un verre et quelqu’un me dit «tu as un petit accent, ça viens d’où»? Et ça commence… Je réponds «Je suis palestinienne» et on me dit tout suite «ah oui, la Palestine, les israéliens…» Mais moi, je veux boire mon verre tranquille. Et puis tu te rends compte que tout le monde veut parler de ça, et ça fait plaisir, mais en même temps, pour moi, c’est vraiment entre le militantisme, le travail pour la Palestine et mon histoire personnelle à moi. C’est assez intéressant d’être là.

JG – Il y a une chose qui peut paraître seulement comme une nuance linguistique mais qui me semble être au centre de ton film, c’est-à-dire la distinction entre ‘arabo-israélien’ et ‘palestino-israélien’. Pourquoi est-ce que tu as voulu insister sur cet aspect?

UT – Je crois qu’il y a beaucoup de mots qu’on utilise la plupart du temps sous l’influence des medias. Il ne faut pourtant pas oublier que les medias sont contrôlés par X ou Y. Contrôle économique et politique d’un côté et puis il y a nous de l’autre, c’est-à-dire les marionnettes. Aujourd’hui ça arrive souvent qu’on accepte de parler comme notre oppresseur. Et en fait, le terme arabo-israélien … Moi bien sûr je suis arabe et j’en suis fière. C’est une relation de fierté et de satisfaction avec mon identité. Et puis je suis israélienne par passeport. Je suis dans un Etat qui est marqué par la loi juive et Israël c’est l’Etat des juifs. Mais moi, mes vraies origines sont arabo-palestiniennes. Je ne suis ni arabo-syrienne, ni arabo-lybanaise, ni égyptienne, ni iraquienne, mais arabo-palestinienne. Dans les années ‘80, même le mot palestinien était interdit en Israel. Peu des gens parlaient de la Palestine, parce que, aussi bien que l’utilisation du mot palestinien, ça revenait à questionner l’existence même d’Israel. Jusqu’au moment où l’Etat d’Israël lui-même a décidé de parler de Palestine. Même chose pour la Nakba. Avant personne n’en parlait et récemment ce sont les israéliens qui se sont mis à parler de Nakba. Ou bien quand en 1993 le drapeau palestinien était interdit partout, même à Gaza où il y avait l’occupation : à ce moment là, l’Israël a donné la permission. Je me rappelle très bien ce jour là, à Jérusalem, il y avait des voitures qui roulaient dans la rue, les gens étaient heureux, en disant finalement que ça allait venir, etc. Le drapeau était partout. Et pour moi c’est extrêmement important de dire ça, parce que les gens oublient. On oublie ce qui se passe en Cisjordanie et à Gaza, ce qui est énorme… on oublie l’origine de ce problème.

JG – Donc l’origine, c’est que ce qu’il y avait auparavant, c’est-à-dire la Palestine, s’appelle aujourd’hui Israël…

UT – Il y a des gens qui me disent que l’Israël est démocratique parce qu’il accepte que des palestiniens y vivent à l’intérieur… Mais démocratique comment ? Il y a des palestiniens qui ont refusé de partir en 1948, environ 150000 personnes qui ont décidé de rester. Beaucoup sont partis, il y avait des massacres, des poursuites, ça dépend des villages, des villes, c’est l’histoire… Alors c’est extrêmement important de dire que des arabes en Israël ne sont pas moins palestiniens que les autres. On peut ainsi retourner sur ta première question, comment je suis arrivé là, à ce projet. Je viens d’une famille assez militante, mais discrètement, ça veut dire que leur vrai objectif c’était de rester (mon père a toujours dit : si les mecs – mes frères – vont un jour s’engager dans la politique, bon je ne l’espère pas, mais ce sont de mecs, ça va, mais pas les filles. Finalement ce sont les deux filles qui se sont engagés et pas les deux mecs). Donc rester c’est le plus grand acte de résistance qui a jamais été fait, parce que maintenant là il y a une trace. Avec tout ce qui ce passe en Cisjordanie on a déjà oublié que les sionistes sont venus en Palestine et qu’on a quitté la terre. Ce qu’on appelle ‘Palestine’ ce n’est qu’une petite partie de la Palestine. Et là on n’en parlait pas avec mes parents. C’est comme dans le film, mon père est toujours silencieux, mais c’est un silence extrêmement bruyant. Donc, c’était ce silence, mais les deux familles, de ma mère et de mon père étaient militantes, et on ne pouvait donc pas tout cacher. Petit à petit on a commencé à comprendre. Comme les maisons étaient très arabes et qu’à l’extérieur c’était un monde israélien, on a commencé à comprendre qu’il y avait un blocage, les gens n’arrivaient pas à parler etc. Et quand je suis allée à l’Université de Tel Aviv, c’était toujours «ah oui ? Tu es arabe ? Mais ça ce ne voit pas»… Ou sinon, par exemple: «tu es sûrement chrétienne»… J’ai vécu avec ça.

JG – Une terrible neutralisation

UT – Voilà, les gens essaient toujours de trouver un cadre et là tu dis non, je ne peux pas, je dois trouver le mien. Et petit à petit, j’ai commencé – parce que j’en avais envie – à être comédienne, et toutes les propositions israéliennes (qui étaient toutes extrêmement généreuses, au niveau de l’argent, et même des rôles) étaient toujours pour jouer l’arabo-israélienne, la ‘bonne’ arabe, l’arabe calme, que tout le monde peut aimer etc. C’est pour ça que je n’ai jamais accepté. Puis j’ai travaillé avec Elia Sulieman et ça m’a amené à vouloir travailler avec les images. Des images qui parlent toutes seules et avec lesquelles je peux parler avec tout le monde, des israéliens, des palestiniens etc. C’est pour ça que quand les gens me demandent si j’ai voulu faire un truc sur Israël, la réponse est ‘bien sûr’…

JG – Parlons justement d’Israël. Ce n’est pas facile d’utiliser d’une façon aussi nette, aussi claire, le mot ‘fascisme’. Toi tu parles sans ambiguïté d’Israël comme d’un Etat fasciste et de la citoyenneté comme une ‘mensonge’. Tu fais aussi référence aux événements de l’octobre de l’an 2000 et aux manifestations des palestiniens d’Israël en solidarité avec la Cisjordanie et Gaza.

UT – En fait il y a une phrase prononcée dans le film que j’adore: en Israël, quand un juif manifeste, c’est toujours contre un politique, alors que quand s’il s’agit d’un palestinien qui manifeste, c’est toujours contre l’Etat. Et voilà, ça c’est un exemple de la différence – crée par l’Etat d’Israel – entre moi et n’importe quel autre juif, même si ce juif est laïque et même si moi aussi je suis laïque. Ça veut dire que nous ne sommes pas des citoyens à part entière. Donc je parle de fascisme et de mensonge. D’un mensonge qui dure depuis 54 ans, avec les cartes d’identités israéliennes. Il y a un système qui est, et qui a été, systématiquement raciste. Prenons la Nakba. Israël dit maintenant que oui, on peut parler de Nakba, mais qu’est-ce qu’on peut faire maintenant, on ne peut pas aller en arrière… Alors que pour l’histoire juive, bien sûr que oui on peut aller en arrière, et même des milliers d’années. Moi, par contre, je n’ai même pas le droit de demander l’histoire de mon grand-père qui était là il y a 50 ans. Donc c’est ça la différence énorme. C’est le fascisme qui contrôle et qui change la memoire et la pensée des gens, par la force bien sûr.
Aujourd’hui quand je parle de ça, je ne me réfère pas à ma situation en tant que arabo-palestinienne en Israël, mais plutôt à ce qui se passe en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem, où l’on massacre les gens comme s’ils étaient des animaux. Mais attention, en Israël il y des associations pour protéger les animaux… Il y a des associations pour l’environnement, mais on est prêt à aller, un kilomètre plus loin détruire des cultures, des oliviers, des maisons entières.
On est en train de remplacer une histoire avec une autre et cela devant les yeux du monde entier. Alors là je ne comprends pas. Mais je ne comprends vraiment pas !

JG – Dans ce film tu as choisi de raconter cette histoire à travers les gens, c’est-à-dire de s’approcher des ‘grands problèmes’ de la politique mais à travers les gens que vivent ces problèmes, dans leur chair, dans leur corps.

UT – C’est parce qu’il s’agit d’abord de ma vie. Je ne voulais vraiment pas faire de la politique mais montrer les gens de mon endroit. Même quand j’ai écrit les films il y avait des grands discussions avec la chaîne allemand Zdf qui a financé le film, à propos du fait, par exemple, de savoir si c’était mieux ou pas de interviewer un leader politique. J’ai dit tout suite que non, que ce n’est pas mon genre. La politique c’est dans notre vie quotidienne. La politique c’est quand tu as envie d’aller boire un verre et tu rentre dans un café, où il n’y a que des israéliens-juifs, la musique est israéliennne-juive-européenne, alors tu dois te porter bien, avoir l’air bien, c’est quand même un peu bizarre que tu parles l’arabe… ça c’est de la politique pour moi.
Mon père, pendant toute sa vie, a dit «je veux partir». En même temps, si les israéliens lui avaient dit « tu dois le faire », il se serait accroché plus fort qu’un arbre de trois cents ans. Mais il avait aussi envie d’aller voir sa famille. Il n’y est pas arrivé, ni même à les inviter. Parce qu’il avait honte. Il a toujours pensé que c’était à lui de changer la situation et il ne pouvait pas inviter son frère et sa famille pour lui montrer dans quel misère on vivait. Son frère aurait pu dire, «mais alors qu’est-ce que tu fait là…» Donc moi je n’ai voulu faire rien d’autre qu’approcher ce niveau de politique. Pour moi la politique c’est laisser parler les gens, parce que il y a une responsabilité individuelle pour chacun entre nous, ici et maintenant. Ce n’est pas une histoire d’aller trouver une solution dans les 50 ans qui viennent. On est là, qu’est-ce qu’on va faire maintenant ?
C’est pour ça aussi que je suis aujourd’hui assez critique envers les films qu’on fait sur Gaza et la Cisjordanie. Des films plein des morts et de massacre. Je ne veux pas avoir une image journalistique, comme on a à la télé, parce qu’on la voit chaque jour comme ça. Il y a aussi une autre réalité, qui n’est pas moins politique, et qui est formée par ma famille, mes voisins etc. Donc, j’avais envie de montrer qu’il existe cette dimension-là, que les gens sont engagés, qu’ils ne sont pas stupides. Et c’est aussi une façon de se protéger, parce qu’il y a aussi la peur. La peur, comme le disent très bien aussi Michel Khleifi et Eyal Sivan dans leurs films Route 181, c’est vraiment l’arme des israéliens. Il y a un type, un criminel, qui raconte sa participation aux opérations des balayages. Il dit «on n’était pas obligé de tirer tout le temps, c’était plutôt la peur qui faisait marcher les choses». La peur est l’arme la plus efficace et moi je suis tout à fait d’accord avec ce ‘fasciste’ qui parle dans le film…

JG – Parlons maintenant des jeunes. On dit dans le film que les israéliens ont essayé de construire la soumission, de forger une génération de soumis, alors que les jeunes, même gamins, n’acceptent pas et n’accepterons pas, justement, cette soumission, ils ne seront pas comme la génération qui les a précédé.

UT – Si on y réfléchit un peu, on voit que il y a la télé, les journaux, l’internet. Ça veut dire que on ne peut plus ‘protéger’ l’enfant. Même si on a envie de mettre l’enfant à l’abri, autant que possible, aujourd’hui il écoute, il voit etc. C’est pour ça que dans le film, il y a cet homme, Osama, qui dit que si sa génération a accepté ça, pour leurs enfants ça sera forcement différent. Et Jamal, dans l’école, soutient que former une identité ‘patriotique’ dans l’enfant, ça va l’aider à devenir un individu complet, en mesure de communiquer avec l’autre, n’importe quel autre. Ce qui n’a pas été le cas avec la génération d’‘ignorants’ qu’Israël a essayé de créer. On n’arrive plus à contrôler les enfants qui parlent, se confrontent entre eux à n’importe quel moment de la vie, à la plage, à l’école etc. Ça ce passe avec des questions tout à fait simples, par exemple on va devoir apprendre l’hébreu dans quelques années, mais alors pourquoi mes copains ne doivent pas apprendre eux aussi, l’arabe… Ce n’est pas du tout un mouvement organisé, c’est plutôt spontané, c’est le changement d’une époque et d’une façon de vivre. Protéger l’enfant, aujourd’hui, ça veut dire l’aider à comprendre.

JG – Tu as abordé à la fin du film la question de la diversité et de la différence, qui concerne le problème de l’identité tout court. Qu’est-ce que tu veux dire à travers ton identité à toi?

UT – La question centrale, là, c’est de ne pas réduire l’identité à l’identité nationale. D’abord je suis palestinienne, même si ça ne correspond pas, pour les autres, à une image, à l’image qu’ils ont de moi. On ne peut pas généraliser. Je peux partager mille identités différentes, je suis femme, je fais du cinéma, je suis palestinienne mais pas de Gaza ou de Jérusalem, je suis aussi israélienne avec mes papiers, etc. Mariée ou pas, violée ou pas, battue ou pas… mille choses différentes dont on peut parler. Parler d’identité personnelle c’est la liberté, ou si l’on veux la capacité de se présenter hors de tout cliché et surtout d’échapper aux étiquettes que les gens vont te coller dessus, parce que justement tu es palestinien ou tu es X ou Y. Il faut résister à l’impulsion de tout vouloir comprendre au premier regard, parce qu’en fait ce n’est pas ça la vie.
Alors là, par exemple, en tant que palestinienne et “israélienne” je n’ai pas de leader. Mon seul leader c’est l’image de la Palestine que j’ai dans la tête, mon éducation, c’est moi en un mot. Je ne parle donc pas pour tous les palestiniens, parce qu’il y a des réalités de la Palestine que je ne connais même pas. Il y a une diversité et une complexité incroyable, les gens sont différents entre eux. Ce que j’avais envie de faire en ce film c’était de répondre à toutes les questions en disant qu’il n’y a pas une seule réponse.